Notre monde actuel porte en elle de nombreuses idoles, qu’inconsciemment ou non, nous nous plaisons parfois à adorer. Hardi, chassons et brisons ces idoles pour retrouver nos libertés !”Tu vas faire quoi ce week-end ?”, “T’as prévu un truc vendredi soir ?” ou bien encore “et toi ? Tu pars où en vacances ?”.Du lundi au vendredi, au détour d’une pause café, du déjeuner ou même d’une rencontre de couloirs se pose cet éternel sujet de discussion : “qu’allons-nous faire de notre temps libre ?”Week-end à Bali pour une cure de vitamine D, soirée série et pizza pour se vider la tête, un bon gueuleton entre copains, il est tout de même rare d’entendre : “je n’en ferai rien”.

La mécanisation constante de notre société permettant d’augmenter la productivité et même aujourd’hui l’automatisation de nombreuses tâches, le temps accordé aux tâches du travail sont de plus en plus réduits. Congés payés, semaine des 35 heures et bientôt peut être revenu universel, notre temps libre prend le pas sur celui du travail.

Chez les grecs, « loisir » se dit scholè, qui a donné le mot « école », ce temps libre était alors consacré au loisir : à la réalisation de son être, par la politique, ou bien encore la culture.

Loin de cette image d’épinal, notre temps libre est aujourd’hui ballotté entre Bali, Netflix et les côtes de bœuf. Dépassant nos simples besoins biologiques, le marché a vite su nous proposer de nouvelles consommations pour occuper ce temps libre. La fatigue physique a été remplacée par celle nerveuse, parfois nommée charge mentale, pour s’en échapper, nous n’hésitons pas à recourir au “divertissement” du latin divertere, détourner, nous nous détournons de notre vie et de nos tracas quotidiens. Ce “divertissement” loin d’être forcément inactif (vie digitale, manifestation festive*) a pour but de “nous vider la tête”, de nous préparer à retourner aux tâches du travail dans de bonnes conditions et ce grâce à une consommation continue de nouveaux divertissements : une série, une balade à roller, le rafraîchissement du fil d’actualité…Ainsi, nous nous affranchissons des tâches du travail, pour nous plonger dans une nouvelle cage, faite-sur-mesure, où pour échapper à notre propre vie, nous sommes amenés à consommer toujours plus.

Cette situation a été longuement décrite par Guy Debord, dont nous vous conseillons la lecture :« Le spectacle soumet les hommes vivants dans la mesure où l’économie les a totalement soumis. Il n’est rien que l’économie se développant par elle-même. (…) Pour amener les travailleurs au statut de producteurs et consommateurs “libres” du temps-marchandise, la condition préalable a été l’expropriation violente de leur temps. » (Guy Debord, La Société du spectacle, 1967.)Dès l’antiquité, l’apparition de Dyonisos porte les germes de cette fracture anthropologique. Venant de l’étranger, d’où son bonnet phrygien, il est avant de devenir une figure tutélaire du foyer de certaines cités (tels que Thèbes, ou même Athènes), une figure de la nature non-civilisée. L’exemple le plus flagrant est l’omophagie : les hommes suivant les lois de la Cité sacrifient selon des règles précises les animaux domestiques, en réservent une part aux Dieux et mangent la viande cuite. La mystique dionyste au contraire encourage les hommes, à manger crues les chairs d’une victime animale, (mais pas seulement !) chassé sauvagement, déchiqueté par ces hommes, qui tour à tour se confondent avec les dieux ou les animaux.

L’homme a la poursuite de son plaisir immédiat, perd ainsi le sens de la mesure, franchissant les tabous de la Cité, rompant par là même avec cette dernière.

Rappelons la célèbre phrase d’Aristote : “celui qui est sans cité, […], est ou un être dégradé ou au-dessus de l’humanité”.

Alors comme ça, si on boit un coup avec des copains on est un animal ? Si on va au ciné, on est un mangeur de viande crue ?L’amitié est pourtant le lien de toute communauté humaine, bien plus que le fait de vivre en “agelaia”, en troupe, le logos, le partage d’une sensibilité et d’une éthique commune, fait de nous des hommes et non de simples abeilles. On sait aujourd’hui qu’avant la Renaissance, quasiment un jour sur trois était chômé dans l’année, ces jours étaient alors consacrés au repos, aux fêtes religieuses indispensables à l’unité de la Cité, mais aussi à l’inactivité.

Comment comparer le conte du Graal aux Anges de la télé-réalité ? Le carnaval aux parades à roller ?Alors que l’un a pour objet d’élever l’individu en lui remplissant la caboche de tout plein de concepts, l’autre a pour unique fonction de vider la tête.

Alors que l’un permet à toute la Cité de se rencontrer, d’expurger un ressenti social, mais aussi de tirer sur la soupape de décompression, l’autre a pour unique ambition de passer le temps.

Il s’agit de retrouver le sens du mot loisir, nous devenons un peu plus humains en nous remplissant de nouvelles connaissances, de liens d’amitiés renforcés. Nous nous devons de ne surtout pas céder à la facilité de “l’entertainment”, de ce divertissement qui nous vide de nos soucis, mais surtout du sens de notre vie en la rendant inexplicable et sans avenir.

Privilégier un livre aux réseaux sociaux, une réunion entre amis à une soirée branchée, l’inactivité au loisir effréné. Nous ne nous contenterons plus du pain et des jeux.