Si il y a bien un mot que l’on entend un peu partout c’est celui-là. À la radio, à la télé, dans la bouche des journalistes, de nos (supers) hommes politiques, de nos profs, de nos parents, de nos managers (sic) voire même pour certains de leur chat c’est bien celui-ci.
Un mot qui a aussi servi de pilier idéologique au marxisme et au libéralisme.
Constamment ressassé, répété, utilisé à toutes les sauces et pour toutes les matières, mais d’où nous vient cet usage sans cesse rabattu de ce mot “productivité” ? Ou de tous ces synonymes : être efficace, ne pas perdre son temps, rendement, efficience, optimiser son temps de travail ect ect…

Dès les bancs de l’école, on nous l’enseigne, pour améliorer notre capacité de concentration, tout d’abord. Puis viennent les sciences humaines, où cette productivité est le maître mot des schémas économiques et sociaux. Viennent ensuite les différentes études où il devient la règle essentiel du bachotage, de la présence ou non aux cours et de certaines de nos interactions sociales.
Ensuite le monde du travail, nous vous grâce de vous rappeler ce que vous vivez quotidiennement, que ce soit aux rendez-vous annuels, ou même les quelques quolibets de la machine à café.

Alors productivité vient évidemment de production, venant lui-même du latin productio : pro (en avant) et ducere (conduire). Mais ce qui est plus étonnant avec ce mot, c’est que l’une de ses premières occurrences en français, est indirecte, négative : “improductivité” et ceci en 1840 ! “Productivité” ne rentrera dans le Littré qu’en 1872…

1840 : Période faste de la monarchie de Juillet, l’économie bat son plein après les crises de 31-35. Au cœur de la révolution industrielle, Louis René Villermé, docteur de son état et mandaté par l’Académie des sciences morales publie “Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie”. Cet ouvrage en deux volumes dresse un constat accablant (même inhumain) de la condition ouvrière en France. Cette enquête sera à l’origine de la première loi réglementant le travail des enfants, l’année d’après : les gamins de moins de 12 ans ne pourront travailler que huit heures par jour, et douze pour ceux avant seize ans.

1872 : Thiers est toujours aux manettes ! (Il l’était déjà en 1840…). La France se relève de la défaite de 1870. Paris renaît de ses cendres, avec un peu moins d’ouvriers certes (une fois brûlés, compliqué de remettre les gens au turbin), mais des opportunités intéressantes éclosent. La vie (économique) bat son plein, il n’y a qu’à voir le tableau peint cette année-là de Pierre-Auguste Renoir, “Le Pont Neuf”. Mais c’est aussi, la loi Dufaure qui interdit aux ouvriers de s’inscrire à l’Association internationale des travailleurs et qui rend condamnable pénalement les organisations visant notamment à la grève. Belle avancée pour le droit des ouvriers (Vae Victis, comme dit l’autre).

À part un cours d’histoire et quelques anecdotes sympathiques, quel est l’intérêt de cette réflexion ? Il faut dire en parallèle que pour le mot production, la première occurrence attestée dans un sens similaire date quant à elle de 1580 : “ce qui est engendré par, manifestation, œuvre” par Montaigne (op. cit., II, p.637).
Il est intéressant de noter l’évolution même du terme, mais surtout les trois siècles écoulés séparant l’apparition de ces deux mots.

Nous ne deviserons pas aujourd’hui sur la chute du monde antique et traditionnel, face à l’apparition de l’industrie et du monde moderne. Mais ce passage d’une œuvre “engendré” à une capacité de “produire” est en lui-même lourd de sens. Il est surtout extrêmement représentatif de cet arraisonnement de la nature par la Technique, si cher à Heidegger, où cette dernière s’appropriant peu à peu l’ensemble des ressources pour continuer à se développer en vient à transformer la nature même de l’Homme à son service.