Non, on ne va pas encore parler de ta grand-mère en Ehpad. Mais plutôt de petites betteraves et d’abeilles. C’est plus champêtre et ça fait prendre l’air.
Revenons d’abord en 2016 lorsque la loi biodiversité est votée et prévoit l’interdiction totale de l’utilisation de néonicotinoïdes dans l’agriculture française à partir de 2018.
Les néonicotinoïdes sont des insecticides particulièrement méchants pour le système nerveux des bestioles qui y goutent. Pour les pucerons, a priori on s’en fout. Mais le produit est pas très regardant et quand Maya l’abeille viens renifler le pulvérisateur, ça lui met aussi un violent petit coup derrière les rayures. Concernant les betteraves, pas d’épandage ni de pulvérisation. C’est directement la graine qui est enrobée de la substance. L’insecticide se répand ainsi dans toute la plante au cours de sa croissance. Pour les abeilles et le père Bichet sur son tracteur, c’est moins direct. Mais en fin de chaine, c’est la vache qui le retrouve dans son ensilage et Mémé dans le carré de sucre qu’elle met dans sa tisane.
Alors a priori, si on peut éviter au père Bichet de s’empoisonner et le libérer un peu de sa dépendance à l’industrie grainetière, on est plutôt pour. Sauf que.
Sauf qu’à part l’interdiction, rien. On continue donc de planter comme avant la même graine mais sans l’enrobage. Le puceron se régale, refile à la betterave son petit virus et la plante chope la jaunisse. Et la coccinelle me direz-vous ? Ben elle reste la où on l’a laissé. Elle passe l’hiver sous sa pierre ou dans l’écorce d’un arbre qu’on a pris soin de laisser là où il ne dérangeait pas, loin des cultures.
Résultat on assiste à la pire récolte depuis les années 90, date à partir de laquelle l’usage massif de néonicotinoides s’est généralisé. Combinée avec une baisse des cours de la betterave sucrière sur les marchés, la culture passe sous le seuil de rentabilité et le père Bichet s’imagine déjà planteur de patates. Dans les raffineries, ce n’est pas non plus la fête. La diminution des volumes menace de ne plus couvrir les frais fixes d’un outil industriel surdimensionné. Et avec elles c’est un pan de l’autonomie alimentaire qui risque de s’écrouler.
Alors le ministre Denormandie s’agite, gesticule : Pour que Mémé puisse continuer à sucrer les fraises, devra t elle s’approvisionner au Brésil ? Non ! Car en homme subtil, il a une idée ! Il suffit de refaire comme avant ! Ca ne marchait pas si mal, non ? Pour trois ans du moins. D’ici là on aura trouvé la bonne variété de plant qui résiste aux pucerons. C’est sur. Du moins on espère.
Heureusement, on peut compter sur l’opposition, écologiste celle là. Si, si, c’est marqué dans son nom, c’est forcemment vrai. Là, l’idée du siècle ! « Y a qu’à donner des sous. » Ca c’est une belle vision à long terme. Ca doit être ça l’urgence écologique : du rafistolage.
Pourtant des idées, il y en a. Et pas besoin de remonter aux jardins suspendus de Babylone. Trois ans. Trois ans seulement à remonter dans le passé pour retrouver quelque chose bien de chez nous : des quotas et des prix planchers. Jusqu’à la reforme de la PAC mise en application en 2017, c’est le système en vigueur. Les besoins annuels européens étaient estimés et la production proportionnée à ceux-ci. Les structures industrielles pouvaient anticiper et en cas de surproduction les prix planchers protégeaient les producteurs d’une chute des cours. Le marché européen sucrier étant légèrement excédentaires, on pouvait voir venir sans être soumis aux spéculations sur les cours de matières premières.
Alors oui mais ça sent le protectionnisme. Ca colle pas trop à la doctrine. Le libéral, qui se colore de vert les jours il se rappelle que c’est pratique d’avoir des alliés au parlement, ça lui pique les yeux. Et le politicard « écolo », rien que le fait de penser à réfléchir à des solutions, ça lui fout des maux de crâne. Il préfère faire rentrer le père Bichet dans le chemin de la vertu, au besoin à grands coups de gourdin législatif.
Pourtant la réalité c’est que le père Bichet ça lui plait pas plus que ça de se flinguer la santé à tripoter ces saloperies. La réalité c’est aussi que pour le producteur Indien ou Brésilien, ces questions d’environnement ce n’est pas vraiment ça priorité. Il faut dire que lui, il n’est pas souvent sur le tracteur ni même sur place. Alors il faudrait se conformer à un libre échange, alors même que rien n’est prévu pour prendre en compte la plus-value écologique. Vous me direz, il n’existe déjà pas de cotation du sucre biologique sur les marchés, alors un entre-deux…
La troisième réalité c’est que payer de nouvelles bottes aux chercheurs de l’INRAE en posant 7M€ sur leur paillasse, ce n’est pas ça qui le fera faire biologiquement les miracles de la chimie.
La réalité c’est que le monde naturel a quelques milliards d’années d’avance et d’adaptation. Et que le puceron est pas plus con qu’un autre, il s’adaptera. Plutôt qu’un ennemi, la biomasse est le notre meilleur allié : Aidons-la à s’autoréguler, en favorisant la diversité biologique dans les cultures.
Mais pour cela, il faut défendre un modèle complet. Il ne suffit pas de se donner bonne conscience en votant des lois d’interdictions. Dans la lutte pour la fin des excès de la chimie dans l’agriculture, l’interdiction est un but, non un moyen. Les seuls moyens pour cette transition sont des alternatives éco systémiques crédibles et un environnement économique viable.
La réalité, c’est aussi que la première des urgences écologiques est de continuer à reprendre l’écologie des mains de ceux qui l’on prise en otage depuis trop longtemps. Car grâce à eux, on vient de reprendre pour des années de pilules neurotoxiques à bouffer.

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Sources :
JL. Mélenchon (Assemblée Nationale): https://youtu.be/ZLewH3zRSFU
J. Denormandie (Europe 1) : https://youtu.be/wIiD8hFziJM
anses : https://bit.ly/3n5OP8u
vie-publique.fr : https://bit.ly/39VbujX
la france agricole: https://bit.ly/3oxgHSY
sciences et avenir: https://bit.ly/3a3vHE6
futura-sciences:https://bit.ly/33WwYJv
foodwatch.org:https://bit.ly/2LnLaVx
actu-environnement.com:https://bit.ly/2JMYwtO
quechoisir.org:https://bit.ly/2JO1kac