Avec l’Etat-providence, la santé est devenue un champ d’action politique majeur et un bien à protéger. Depuis les années 1980, le néo-libéralisme a été le principe phare des réformes engagées en matière de santé publique. La rationalisation des pratiques, la maîtrise des coûts, l’évaluation et le contrôle qualité des établissements, tous ces éléments amènent à des injonctions fortes à réduire les dépenses publiques. L’augmentation importante des coûts dans les services de santé curatifs, traitant les malades, fait apparaître la prévention comme une solution pour contrôler ces coûts. Cette nouvelle conception des politiques de santé centrée sur la prévention devient plus individualiste et se focalise davantage sur le comportement des individus. Ces politiques vont reposer sur un principe néolibéral qui est que l’individu est un acteur rationnel et libre dont les intérêts précèdent ceux de la société.

Ainsi, les campagnes de santé publique mettent de plus en plus l’accent sur les pratiques individuelles : « Manger, bouger », « manger cinq fruits et légumes par jour » deviennent les injonctions sanitaires et individualistes pour gérer l’obésité, plutôt que de s’interroger sur le système agro-industriel et le système de consommation capitaliste. Le traitement des problèmes de santé repose alors sur la responsabilité des individus eux-mêmes. On ne pense plus la santé en termes de collectif, de bien commun à gérer en collectif. Les politiques de santé publiques se composent ainsi de sortes d’injonctions morales devant orienter, et même diriger, nos comportements individuels pour mener la société à régler des problèmes qui sont pourtant d’abord structurels et organisationnels.

Les pouvoirs publics sont pétris d’une idéologie individualiste et managériale, qui a pour conséquences à la fois les restrictions budgétaires que nous avons connues et connaissons aujourd’hui dans les hôpitaux, mais aussi des choix politiques dont la gestion sanitaire du Covid est un exemple frappant. Au lieu de considérer l’épidémie d’un point de vue structurel, en s’appuyant davantage sur les collectifs, les pouvoirs publics ont préféré mettre l’accent sur les comportements individuels pour gérer la maladie :« Lavez vous les mains »« Portez un masque »« Vaccinez-vous ».

Bien sûr, cet ensemble d’injonctions préventives semblent inoffensives en elles-mêmes, pourtant la santé publique est pénétrée par une moralisation des comportements, cherchant à contrôler in fine les corps. Chacune des injonctions citées en exemple ont été accompagnées d’un discours moral plus ou moins explicites : « si vous ne le faîtes pas, un nouveau confinement va se produire » ou bien « des gens vont être hospitalisés/ vont mourir ». La santé devient alors l’espace d’un nouvel ordre moral auquel personne ne peut échapper, sinon au risque d’une stigmatisation grandissante. N’est-ce pas ce qui est observé dès les premiers mois du premier confinement ? Si l’on ne porte pas ou mal son masque dans les transports, il est à peu près sûr qu’un individu généreux vous rappellera votre devoir et votre responsabilité morale face au grand danger sanitaire. De même, il ne faut pas espérer un regard compréhensif si l’on ose exprimer son refus du vaccin ou du pass sanitaire, apogée du contrôle des comportements et des corps en matière de santé.

La gestion du covid ne fait qu’aggraver cette tendance au contrôle des comportements. L’entreprise normative de moralisation des habitudes de vie, des comportements, engendre nécessairement une stigmatisation des populations qui ne les respectent pas, et qui auront alors à porter le fardeau sanitaire, dont se déleste ainsi allègrement les pouvoirs publics. Passage du collectif, à la responsabilité individuelle. Le malade est donc celui qui a eu un comportement à risque et qui n’a pas respecté les normes requises. Il s’est montré « irresponsable », mettant sa santé et celle des autres en péril. La culpabilisation des individus engendre alors une auto-discipline, devenant le relais de l’autorité pour que les membres de leur entourage se disciplinent à leur tour. Les médias sont alors un relais de choix dans cette moralisation, dont les propos sont repris par une majorité.

Cette moralisation empiète ainsi sur les libertés individuelles, asservissant la masse à l’agenda gestionnaire de l’État. Et cette masse, par sa large acceptation, renforce et nourrit ce cadre moraliste. La santé publique devient un nouveau domaine normatif qui définit ce qui est bien, mal, souhaitable, sanctionnable dessinant les « voies du salut sanitaire individuel » selon l’expression de Raymond Massé (2001). Et ce salut sanitaire ne serait que l’accomplissement d’une éthique du bien-être qui donnerait un sens à la vie du citoyen post-moderne en mal de projet de vie. Dans notre société libérale actuelle, le contrôle social passe de plus en plus par une intériorisation de normes sanitaires et une moralisation des comportements, soutenues par un contexte économique, politique mais aussi anthropologique. Ces normes morales trouvent un écho dans la recherche perpétuelle du bien-être de nos contemporains, qui n’ont plus d’autres référents supérieurs auxquels se référer. On peut ainsi facilement comprendre comment la majeure partie de la population s’est soumise si docilement au pass sanitaire parce qu’il se présente comme la garantie de leur salut sanitaire, mais aussi comme un risque de perte de confort et de bien-être s’il n’est pas respecté.

Finalement, il est nécessaire de montrer d’abord que les problèmes de santé ne sont pas simplement le fruit des comportements individuels, mais qu’ils sont d’abord liés à des problèmes structurels issus d’une vision libérale de la société. La crise du covid n’est pas le résultat du comportement des Français. Il est d’abord le résultat d’une restriction budgétaire, de l’impossibilité de prendre en charge les malades de façon collective et surtout de l’incapacité de la part de l’Etat à faire face à une situation complexe et inédite. Mais au fond il semble surtout nécessaire de replacer les différents enjeux dans une vision de l’homme et de la société plus large. Refonder une anthropologie de l’homme loin de la vision moderne et individualiste, qui loin d’être libératrice, tend à enfermer les individus sur eux-mêmes, coupés de tout collectif, de toute communauté, focalisés sur leur salut sanitaire, contrôlés par des autorités et des politiques sanitaires.

Pour aller plus loin :Un entretien avec Henri Bergeron (sociologue spécialiste des politiques de santé publique) : https://www.sciencespo.fr/…/covid-19-une-crise…/5041

Un article de Raymond Massé : http://classiques.uqac.ca/…/sante_publique…/texte.html

Un article sur l’oubli des problèmes sociaux dans la gestion du covid : https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/17579759211015131