Nous allons vous parler aujourd’hui d’un antidote idéal en ce temps absurdes et de bistros fermés : L’Auberge volante, seul roman écrit par Chesterton.

Dans une Angleterre pas tout à fait comme celle que nous connaissons et pas très différente non plus, un Lord du genre éclairé, dirige son comté en despote. Il a tous les vices de l’anglais : anti alcoolique, végétarien, zélé philomahométan. Sa rencontre avec un pseudo philosophe turc musulman le pousse à interdire toute vente et consommation d’alcool, à l’exception de celle distribuée par des établissements pourvus d’une enseigne d’auberge. En quelques temps, les auberges ont disparu et il est devenu impossible de s’abreuver en alcool dans toute l’Angleterre.

Par hasard, ceux qui seront les deux héros du livre, un colosse irlandais et son ami taulier fin connaisseur du comté, s’enfuient avec une meule de fromage, un tonnelet de vieux rhum et l’enseigne qui selon l’aveu même du tyran du comté ayant promulgué cette loi liberticide leur permet de servir le breuvage du réconfort à tous ceux désireux de se consoler de ce nouveau monde absurde.

Les héros de ce roman sont pour le moins pittoresques :Il y a d’abord le zélateur islamiste, qui contrairement à ce que l’on pourrait penser n’est pas tant actuel par sa religion que par son sectarisme le poussant à torturer l’histoire et la sémantique afin d’arriver à ses fins-le tout avec énormément de bonne foi-. Certains de ses discours pour démontrer que le christianisme n’est qu’une anecdote dans l’histoire anglaise et que l’islam y est depuis toujours chez elle en s’appuyant sur la déformation supposée des noms d’auberge, rappellent le fanatisme de certains adeptes des nouvelles aventures scripturales dite inclusives et autres sornettes. Ce personnage de fable ne déparerait pas dans certaines universités décoloniales, où l’on réécrit l’histoire, moitié par ignorance, moitié par bêtise.

Et puis, il y a ces collaborateurs zélés de la nouvelle Doxa, cette cour d’ânes et de précieuses ridicules, la « ligue des âmes simples » qui porte si bien son nom, lord Iviwood qui promeut de toute ses forces cette collaboration, rampant devant le prosélyte turc et devançant ses demandes les plus exubérantes. Chesterton,-traduit par la plume alerte de Pierre Boutang- nous explique parfaitement un siècle avant le covid comment les puissants font rimer ascétisme et snobisme.

« Lord Ivywood n’est pas cruel, mais il est inhumain. Cet homme-ci n’était pas inhumain. Il était ignorant, comme la plupart des gens cultivés. Mais ce qu’ils ont d’excentrique, c’est qu’ils essayent d’être simples, et n’éclaircissent jamais la moindre des choses qui soit compliquée. S’ils ont à choisir entre le bœuf et le cornichon, ils suppriment toujours le bœuf. S’ils ont à choisir entre une prairie et une automobile, ils interdisent la prairie. Vous dirais-je un secret ? Ces hommes n’abandonnent que les choses qui les relient aux autres hommes. Aller dîner avec un millionnaire appartenant à une société de tempérance, et vous verrez qu’il n’a pas supprimé les hors d’œuvres, ni les cinq services, ni même le café. Ce qu’il a supprimé, c’est le porto et le sherry. Pourquoi ? Parce que les pauvres gens aiment ça, comme les riches. Allez un peu plus loin, et vous verrez qu’il n’a pas supprimé les belles fourchettes et cuillères d’argent ; il a supprimé la viande, parce que les pauvres gens aiment la viande, quand ils peuvent en avoir. Allez un peu plus loin, et vous verrez qu’il ne s’est pas privé du jardin ou des salles luxueuses, que les pauvres gens ne peuvent absolument pas avoir. En revanche, vous verrez qu’il se vante de se lever tôt, parce que le sommeil est une chose dont les pauvres gens peuvent encore jouir. C’est à peu près la seule chose dont ils peuvent encore jouir. Personne n’a jamais entendu parler d’un philanthrope moderne qui abandonnât l’essence ou la machine à écrire, ou son armée de serviteurs. Non, non, tout ce à quoi il renonce, il faut que ce soit quelque chose de simple et d’universel. Il abandonnera le bœuf, la bière ou le sommeil, parce que ces plaisirs lui rappellent qu’il n’est qu’un homme »La littérature a ceci de formidable qu’elle nous donne toujours ce que l’on n’est pas venu y chercher. Au-delà d’une aventure sympathique et éthylique, nous pouvons trouver aussi une fable qui dépeint mieux que nous ne pourrions le faire un monde où le diktat pourtant absurde est accepté par tous passivement. Face à cette résignation générale, seuls l’alcool, l’amitié et le chant peuvent nous sauver de la mort de notre humanité. Alors, nous ne pouvons que dire avec ce géant roux irlandais de Dalroy:

“je sais bien que Dieu entendait que l’homme s’amusât un petit peu, et j’ai l’intention pour mon compte de continuer à le faire. Si je ne peux pas satisfaire mon cœur, je puis au moins faire un petit cadeau à mon sens de l’humour”