L’art matérialise l’état d’esprit d’une société, il reflète ses croyances. C’est en s’imprégnant d’un corpus d’œuvres d’une époque – bâtiments, sculptures, tableaux et objets d’art – que l’on peut sentir si les hommes de ce temps étaient religieux, libertins, scientistes ou tout simplement dégénérés.

Selon Hegel, les œuvres d’art seraient le reflet de ce qu’il se passait dans la tête d’un groupe humain dans une société donnée, à une époque déterminée. Comment lui donner tort en regardant nos cathédrales, les statues antiques ou les peintures et objets d’arts de Louis XIV à Napoléon, mais également les impressionnistes, les cubistes et l’art-performance contemporain ?Comment sommes-nous passer de la beauté idéale d’un Apollon antique, des tétons et des fesses si roses de Boucher et de Fragonard, des meubles Louis XV, à l’art abstrait ? Cette question revient à la suivante : comment sommes-nous passés de saint Louis, des anarchistes, des Poilus de 14 aux hommes-soja et autres zombies déracinés d’aujourd’hui ?Nous allons tenter d’apporter une réponse en analysant les influences que les théories scientifiques, transformistes et évolutionnistes du XIXe, à l’art du microscope du XXe, ont eu sur la production artistique.

L’art abstrait du début du XXe siècle n’est pas un délire d’artistes maudits. Au contraire, il fut pensé par des hommes intelligents, travailleurs, qui adhéraient aux dernières publications scientifiques de leur époque, et qui se sont tout simplement proposés de retranscrire sur une toile les visions du monde fraichement offertes par leurs contemporains scientifiques.

L’abstraction artistique du début du XXe siècle reflète et diffuse une nouvelle conception du monde et de l’homme. La figure de l’homme, comme animal politique doué de raison et supérieur aux autres créatures vivantes, disparait de l’art, parce qu’il a disparu des croyances des élites scientifiques et politiques. Celles-ci se fondaient sur les progrès de la science de leur époque pour démolir le monde d’avant. L’homme était devenu un simple amas de cellules primaires, identiques entre tous les hommes et même entre tous les êtres vivants, et ce n’est que l’évolution et l’adaptation à notre milieu qui nous a donné telle ou telle forme.

L’ethnographie des XVIIIe et XIXe siècles : l’invention de la nature, de Georges Cuvier à Darwin.

Les grandes expéditions scientifiques et militaires de la fin du XVIIIe siècle ouvrirent la voie à une nouvelle conception de la place de l’homme dans l’univers. La multiplication des espèces lointaines et étranges, des ethnies, des coutumes diverses et variées, mais aussi la découverte des premiers fossiles de dinosaures ont totalement bouleversé notre rapport au monde.

Les artistes de l’époque sont pénétrés par les découvertes et les théories scientifiques. La théorie du catastrophisme de Georges Cuvier influença Buffon, John Martin et tant d’autres artistes jusqu’au début du XXe siècle. La volcanologie, la glaciologie de Louis Agassiz, les expéditions d’Alexander von Humboldt, mais aussi la météorologie, se retrouvent sur les toiles d’artistes. Nous pouvons citer à titre d’exemple la représentation des phénomènes atmosphériques et de la foudre de Pierre Henri de Valencienne, Turner et Constable ou les sublimes vélins de Charles-Alexandre Lesueur parti en expédition dans les terres australes avec Nicolas Boudin.

Les théories scientifiques ne s’arrêtèrent pas aux phénomènes climatiques ou géologiques. Le XIXe siècle s’attaqua à l’homme avec les théories de Lamarck, Darwin et, plus récemment, de Freud. L’homme n’est plus envisagé comme le centre et la mesure du monde, il n’est plus la manifestation d’une volonté divine mais le fruit du hasard et le produit d’un milieu. Au XIXe siècle, l’homme et les différents mammifères devant avoir un ancêtre commun, l’animal prit petit à petit une place croissante dans la représentation artistique. Le singe fut surtout à l’honneur, comme l’orang-outang Jack, célébrité du jardin des plantes et des œuvres du sculpteur Emmanuel Frémiet.

L’arbre de vie de Darwin, arbre matérialisant le fait que toutes les espèces descendraient d’un principe premier sous la forme d’une cellule souche partie ensuite en roue libre en se divisant en différente branches – un peu comme la théorie du poisson-grenouille qui a enculé un singe – inspira fortement les artistes tels que Klimt, Odilon Redon, Klee et Mondrian – les pères et pionniers de l’abstraction. C’est pourquoi nous avons choisi comme illustration « L’Arbre de vie » de Klimt, arbre éminemment darwinien.

L’art dit nègre et les arts primitifs, qui procèdent également des découvertes, de l’ethnologie et de nouvelles théories intellectuelles, inspirèrent d’autres courants comme le cubisme, Dada et les surréalistes, mais c’est une autre histoire.Ernst Haeckel et l’art du microscope : les origines de l’abstraction.

L’art abstrait pourrait se nommer art haeckelien, ou encore art des radiolaires ou du microscope. En effet, Ernst Haeckel, zoologue allemand, fut le chantre du monisme et le promoteur des théories de Darwin. Il inventa également le mot d’écologie en 1866 et fonda en 1906 la ligue moniste, référence au monisme, c’est-à-dire au Dieu Nature de Spinoza, où se retrouvaient socialistes, théosophes, naturistes et anarchistes de tous bords.

Haeckel publia en 1904 les « Formes artistiques de la Nature », ouvrage qui fera date et dont les lithographies, qui illustrent ses recherches au microscope sur des radiolaires – des organismes microscopiques du plancton – influenceront de nombreux artistes dont Emile Gallé, Lalique, René Binet, Van de Velde et les pionniers de l’abstraction avec les mouvements De Stijl et Jugendstil avec Endell, Mondrian et Kandinsky. Mondrian fut notamment influencé par le spiritisme et la théosophie moderne.

Les nouvelles idoles de l’art de Kandinsky devinrent les bacilles. Paul Klee professa l’art du microscope et Duchamp vint mettre un terme aux canons des proportions du beau. Ils n’étaient toutefois pas bêtement subversifs ou tourmentés, mais bien au fait des théories les plus avancées de leur époque.

Les artistes voulurent alors représenter le monde d’avant les formes et saisir l’essence universelle du vivant avec le noyau cellulaire comme porteur de la mémoire héréditaire. Ce fut la naissance de l’abstraction – abstraction qui n’est qu’un reflet des nouvelles théories scientifiques et politiques de l’époque, théories qui aboutissent aujourd’hui à toujours plus de vide, à toujours plus de non-forme, de non-être où tout se ressemble et où tout est interchangeable, jusqu’à la fin de l’homme et donc de l’histoire avec des êtres sans passé ni avenir, uniquement tournés vers l’instant présent.

Contre l’avènement de ce nouvel homme, de cet homme –machine, de ce zombie, nous devons nous réveiller !