Des jacqueries du XIVème siècle aux chouanneries du XIXème, en passant par les révoltes des Croquants ou des Lustucru, la source principale des contestations populaires était le monde paysan, le monde rural dans son ensemble. A partir de l’ère industrielle, avec les Canuts, et jusqu’aux violents troubles sociaux des années 40 et 50, ce seront des quartiers ouvriers qui auront l’initiative.

Si les foyers insurrectionnels ont évolués à travers l’histoire il est à noter qu’ils avaient tous un point commun : ils étaient le lieu de vie et de travail des insurgés. Ces territoires étaient construits et organisés par ceux qui y habitaient de façon à unifier leurs professions avec leurs vies communautaires et familiales. Dans de telles zones, véritablement « tenus » par leurs habitants puisque façonnés par eux, il était plus aisé de s’organiser pour refuser d’obéir à l’Etat voir d’assiéger, d’attaquer ou de contaminer d’autres territoires, d’autres quartiers. Dans ses bases de lancements ou bases de replis des contestations, l’Etat pouvait bien sûr envoyer ses agents pour poursuivre les émeutiers mais y pénétrer demandait un effort et des moyens et on ne pouvait pas compter sur une quelconque collaboration de la population pour faciliter la tâche, bien au contraire.

La vie de la plupart de nos contemporains se caractérise par une séparation géographique nette entre le lieu de travail et la résidence. Ils travaillent et vivent dans des espaces agencés par le système pour permettre la meilleure circulation des flux (marchandises ou humains). Nous ne connaissons pas nos voisins et nous ne construisons aucune vraie relation avec nos collègues puisque qu’en dehors des heures de travail nous ne vivons pas avec eux. Les ZAC, ZI, quartiers d’affaires ou touristiques s’articulent avec les zones pavillonnaires et villages dortoirs, le point commun de tous ces espaces étant d’être « morts ». Éparpillés autour du centre vers lequel convergent tous les flux, les contestataires d’aujourd’hui vont, par instinct, exprimer leur colère vers le seul endroit qu’ils aient tous en commun : ce même centre-ville.

Les centres-villes sont devenus des zones hostiles aux contestataires. Ils n’y habitent plus, ceux qui y habitent ne sont pas leurs amis, gentrification oblige, et ces espaces sont parfaitement aménagés pour le travail sécuritaire : caméras de surveillance, grands boulevards, … L’État n’hésite plus à recourir à la force sur ce terrain qui lui est largement favorable et optimise toujours plus ses atouts à chaque occasion : BRAV M, arsenal juridique renforcé, arsenal tout court, … A l’usure, lassés d’avoir à se déplacer longuement pour faire une manifestation encadrée par les forces de l’ordre ou pour se faire gazer dans une nasse, les mouvements s’essoufflent et disparaissent « naturellement ».A contrario, les rares contestations qui ont pu obtenir gain de cause ou au moins donner du fil à retordre au forces de l’ordre sont celles qui, souvent en raison de leurs objets propres, se sont naturellement déroulées là où le système est le plus faible, à l’extrémité de ces flux et là où les contestataires étaient les plus forts, dans des zones qui leur appartenaient : banlieues de 2005, Bonnets Rouges, ZAD de Notre Dame des Landes ou Gilets Jaunes des ronds-points.