En 1970, on pouvait jeter un cocktail Molotov et s’en sortir avec un simple contrôle d’identité.
En 2005, un attroupement de 50 personnes scandant des slogans amenait une vingtaine d’interpellations.
En 2018, les Gilets Jaunes soulevaient le pays, pourtant malgré les actions spectaculaires, rien ne semble devoir déboucher de cette fièvre. Au delà des manifestations aucun ancrage durable dans la rue n’a vu le jour,
Pourquoi cette évolution de la rue ? Est-ce la police qui a changé, ou bien sont-ce les militants ? Le militantisme de rue est-il réellement désuet ou est-ce le confort et l’embourgeoisement qui font quitter la rue ? Pourquoi la rue est-elle si importante et faut-il continuer à la fréquenter ?


LA RUE, LIEU HISTORIQUE DU PEUPLE FRANÇAIS

Historiquement, les rues de France (et surtout de Paris) ont toujours été très animées politiquement. Des sorbonnards du Moyen-Âge à mai 68, des troupes d’Etienne Marcel aux ligues des années 30, des hordes de la Révolution à la génération Maurras… les rues de Paris ont été, à toutes les époques, le théâtre de manifestations plus ou moins violentes et d’insurrections. Ces temps sont-ils définitivement révolus ? La rue n’est-elle devenue qu’un élément de la société du spectacle ? Éternelle pièce de théâtre recommencée sans cesse, moyen nécessaire aux uns et aux autres de se rappeler qu’ils existent…
Pour ce qui est des manifestations, les règles semblent établies même avec les plus violents et les plus censément « insoumis ». Pas de morts, ni chez la police, ni chez les manifestants (syndrome Malik Oussekine), un peu de casse, mais jamais rien de vraiment sérieux (ce ne sont que les petits commerçants ou les banques qui ont des assurances qui subissent la casse). Jamais d’attaques réelles de bâtiments officiels (du moins à Paris), même si nous savons qu’en réalité le pouvoir n’y est plus. Pas d’attaque à l’arme à feu… A notre connaissance, on n’a jamais vu de manifestation sérieuse depuis le 6 février 34 marcher sur l’Assemblée ou l’Élysée. Même si les Manifs Pour Tous ont été imposantes, elles n’étaient pas sérieuses. Les bonnets rouges ont eu plus d’impact politique qu’un million de personnes avec des drapeaux bleu et rose sur fond de musique électro. Même les Gilets Jaunes qui ont probablement le plus fait  trembler le pouvoir depuis cinquante ans n’ont pas atteint l’Elysée, et même s’ils y étaient arrivés, on peine à imaginer ce qu’ils en auraient fait. Lorsqu’ils ont enfoncé les portes du porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux le 5 janvier 2019 à coup de Fenwick, ils se sont contentés de parader dans la cour avant de repartir pendant que le porte-parole se sauvait vers Matignon côté jardin. Une des rares occasions de renouer avec la tradition populaire de la pendaison à la lanterne a été ratée ce jour là, montrant s’il en était besoin que le peuple a profondément changé depuis les grandes jacqueries et que la violence dont il a été usé dans ces manifestations n’était malheureusement pour beaucoup que du spectacle.


A l’exception de la parenthèse des Gilets Jaunes sur laquelle nous reviendrons, la rue n’est déjà plus depuis très longtemps, qu’un simulacre de rapport de force avec le pouvoir. A part certains grands conflits sociaux qui ont vu reculer le gouvernement (CPE, réforme de l’éducation nationale ou des retraites en 95, Bonnets rouges…), la rue ne gère pas grand chose, et encore, même là, il y aurait beaucoup à dire sur les jeux de pouvoir qui ont fait que les réformes ont capoté, sans que la rue y soit nécessairement pour quelque chose. Au vu de cette réalité, faut-il continuer à « perdre son temps » dans la rue, puisque nous voyons bien que, d’une manière générale, la rue est un moyen fort peu efficace pour prendre le pouvoir (tout au plus est-il un des multiples moyens du rapport de force) et que, dans notre cas précis, la culture de la rue est si peu « de droite » que, quand nous l’occupons à un million de personnes, comme lors des Manifs Pour Tous, nous n’accouchons même pas d’une souris. La notion même de « rapport de force » est niée par les organisateurs et la plupart des manifestants (« La police avec nous ! », refus de la violence par principe, dénonciation par les organisateurs des éléments les plus « radicaux », etc.). On ne peut vouloir à la fois « faire la révolution » et avoir des préoccupations tant morales que légalistes. Comme le disait déjà Lénine : « On ne peut pas faire la révolution en gants blancs ».

LA RUE COMME MATRICE SYMBOLIQUE DE LA COHESION NATIONALE

Si la rue n’a pas le pouvoir qu’on lui prétend, elle a malgré tout, dans l’imaginaire collectif, un pouvoir très fort. Elle est l’acte symbolique et rituel de la Victoire. Pour le Français, la manifestation est synonyme des grèves de 36 et des congés payés, ou de celles de 68. Pour l’homme de droite, des manifestations gaullistes de 44 et 68 ou des combats pour l’école libre. La manifestation fait partie de la culture française ; elle est le symbole de la lutte des classes (réelle ou fantasmée) sans cesse rejouée. Si ce n’est pas nécessairement elle qui détermine dans le réel la victoire sur tel ou tel sujet, c’est la manifestation qui va être le point de basculement du rapport de force, le moyen pour toute une frange de la population de participer à l’histoire et de s’impliquer dans l’événement. La manifestation est nécessaire pour acquérir une légitimité parfois plus forte que par les urnes. Le peuple français face à l’histoire est somme toute fort peu démocrate et trouvera toujours plus légitimes les manifestations contre les retraites en 95 que le gouvernement qui les met en place, élu 6 mois plus tôt, ou bien les revendications de mai 68 alors que le pouvoir gaulliste sortira triomphalement des élections législatives de juin suivant.

Si le peuple français a beaucoup changé ces trente dernières années et va probablement changer encore plus vite à l’avenir, il est des permanences de l’histoire qui nous permettent de penser, sans être devins, que la rue n’a pas fini d’avoir droit de cité. Même si les dernières années ont eu tendance à occulter l’efficacité de la rue (Manif pour tous, loi travail, Gilets Jaunes…), il serait dommage d’abandonner l’expérience de la rue acquise par notre longue histoire, au prétexte qu’elle ne serait pas « de droite » ou « plus d’actualité ». Nous avons vu que vis-à-vis de l’histoire, l’occupation de la rue est un passage obligé de la légitimité populaire, ou au contraire un risque de chute non négligeable une fois le pouvoir difficilement atteint. La connaissance de la rue est un outil que nous devons connaître et entretenir afin de « ne pas nous couper des masses ». Il ne faut cependant pas attendre une révolte providentielle des masses, et il faut nous atteler encore et encore à la formation, afin de devenir les cadres politiques de demain. L’expérience des Gilets Jaunes a montré que ce qui manquait lors des manifestations, ce n’était pas tant la force de frappe ni la volonté d’en découdre, mais des cadres aguerris, capables de définir des cibles et des stratégies. Quel dommage que les milliers de manifestants passant prés du ministère des finances à Bercy n’aient pas eu des chefs pour leur indiquer pourquoi il fallait en forcer les portes et l’envahir, comme à la révolution on envahit les portes d’octrois.

LA RUE COMME MOYEN D’EVITER L’ENDOGAMIE

Le monde d’aujourd’hui, à l’aide des réseaux sociaux, de multiples algorithmes et autres, tend à créer l’endogamie. Nos recherches sur Internet proposent en priorité les articles qui « pourraient » nous intéresser, favorisant nos obsessions. Nos fils Facebook présentent les informations de nos amis partageant nos intérêts, orientés en fonctions de nos « j’aime » et de nos commentaires, faisant disparaître de manière arbitraire les idées différentes, les contradicteurs. Peu à peu, notre champ de vision sur le monde se réduit, nous donnant à croire que notre petite opinion rejoint l’universel. Dans un siècle de « communication », on n’a jamais aussi peu communiqué, débattu, réfléchi… Chacun s’arc-boute sur ses positions, ne supportant plus la contradiction. Le monde n’a jamais été aussi intolérant. Chacun se croit centre de l’univers et majoritaire, gardien absolu de la Vérité et veillant à ce qu’elle ne soit pas violentée. On est d’autant moins tolérant avec des pensées dissonantes qu’on se croit faisant partie de la majorité. Si certaines communautés comme les vegans ou les homosexuels deviennent aussi revendicatives et violentes dans leurs demandes, c’est qu’elles sont tellement rongées par l’endogamie qu’elles en ont perdu tout rapport avec le réel.
Ce réel les rattrape parfois quand il s’agit de se confronter aux urnes ou à un projet économique réclamant une masse critique d’adhérents (échec du journal Têtu, de la chaîne télévisée homosexuelle Pink qui, faute de suffisamment d’acheteurs et malgré de multiples subventions, ont fini par cesser d’émettre). Les réseaux sociaux, les points de vente, restaurants, bars gluten-free, vegan ou gay-friendly créaient une parodie de « rue » où les gens n’ont plus besoin de confronter leur point de vue aux autres. Certains, à force de ne vivre plus que dans leur schéma, ne voient pas à quel point leur spécificité ou leur originalité les rend marginaux, ni combien leur obsession est une anecdote dans le vaste monde. On ne peut pas faire fonctionner un pays en fonction de ce que l’on mange ou de comment l’on baise.
La rue, la vraie, permet justement de se confronter au réel, à celui qu’on ne veut ou ne peut voir de prime abord. L’immigration, la pauvreté, la misère, la saleté humaine, la bonté ou la méchanceté, ne sont pas nécessairement des éléments que l’on peut accepter ou quantifier sans s’y être confronté. Comme le disait Chesterton : « Il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout, il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit ». Il n’y a qu’avec le contact régulier de la rue que l’on est capable de comprendre, de confronter ses idées, de les polir au contact d’une population parfois en désaccord, d’affiner ou de rejeter une conviction profonde parce qu’on l’a mise en confrontation avec le réel. C’est en présentant ses idées cent fois à cent personnes différentes et en n’ayant convaincu personne, ou au contraire en en ayant convaincu beaucoup, que l’on peut déduire que l’on est sur la voie juste. Le champ des idées ne doit pas rester dans nos têtes, dans une construction chimérique et idéale, mais, au contraire, il doit être passé à la moulinette de la réalité, toujours questionné, jamais acquis, sans cesse renouvelé et enrichi par l’exemple, par l’expérience. Notre pensée doit être une pensée du réel, du bien commun. L’expérience des gilets jaunes nous a montré que nos intuitions populistes, anti-fiscalistes étaient justes, comprises et souhaitées par une frange non négligeable de la population : le premier peuple Gilets Jaunes. Notre incapacité à prendre la tête de cette revendication, par notre manque de représentativité a laissé la place à d’autres organisations mieux organisées, plus médiatiques, qui ont su glisser au milieu des premières revendications leurs propres mots d’ordre (RIC, taxation des plus riches, plus d’aides sociales), avant de les étouffer complètement jusqu’à retourner la révolte à leur profit et du même coup la désamorcer en en faisant un combat sectoriel comme tous les autres. Le premier peuple Gilets Jaunes est du coup rentré chez lui, laissant la place aux syndicalistes professionnels, aux salariés de l’assistanat et de la révolte sponsorisée.
Notre contact avec le réel était juste mais nous n’avons pas assez travaillé nos ancrages pour transformer cette révolte en arme politique. Nous n’avions pas en amont suffisamment investi les mondes politiques associatifs et les réseaux sociaux pour que notre voix soit entendue acceptée et portée par ce peuple en colère.

L’AMOUR DE LA RUE, MIROIR DE L’AMOUR QUE NOUS DEVONS PORTER A NOS PEUPLES

Même si nous avons pris acte de la mort de la France, telle qu’elle s’est construite depuis 1500 ans, nous ne pouvons pas vivre sans peuple. Notre peuple est réduit aujourd’hui à peau de chagrin, il est abruti par les médias, les réseaux sociaux et le porno, c’est un peuple coupé de ses racines, assommé d’anxiolytique et anesthésié de tout ses instincts. Mais il reste notre peuple, notre race. C’est tout ce qui nous reste. Si il est réduit à l’état de zombie, notre devoir reste d’en sauver le plus grand nombre. C’est pourquoi, aujourd’hui plus que jamais nous devons aller dans la rue pour sauver ceux qui peuvent l’être encore. Nous sommes à une époque charnière où les derniers feux de l’ancien monde finissent de s’éteindre et où il reste encore chez certains cette douleur de l’absence. Il faut toucher ces personnes et leur faire prendre conscience que ce nouveau monde qui reste à construire à besoin d’eux, de nous. Nous ne devons pas singer le monde passé qui est mort et qui ne reviendra plus, mais nous devons, comme ces voyageurs partis vers le nouveau monde bâtir cette civilisation qui ne demande qu’à éclore dans le souvenir de l’ancienne. Si nous n’occupons pas la rue, nous ne pourrons pas lancer nos filets et toucher et convaincre ceux dont nous aurons besoin pour construire ce nouveau monde. Notre race s’éteindra alors, faute de combattants pour la transmettre, car le sang n’est rien sans l’esprit.

LE RETOUR DANS LA RUE, COMME MOYEN D’EMANCIPATION PERSONNELLE

    De manière plus terre à terre, pour conclure, et en espérant vous avoir donné envie de reprendre la rue, il faut que vous voyiez l’occupation de la rue comme une initiation personnelle. Vous apprendrez beaucoup, en observant, en discutant. Mais pour cela, il faut que vous créiez l’occasion. Un tract, un autocollant, un « sit-in », une manifestation, tout est bon pour créer l’échange. Le monde a tellement changé en 20 ans que nous ne prétendons pas aujourd’hui pouvoir vous dire comment toucher la rue. Laissez libre cours à vos envies, à vos intuitions. Laissez parler votre créativité. Pour vous guider dans votre réflexion et dans votre action, posez-vous simplement trois questions :
    ⁃    Est-ce intelligent ? Est-ce politique ? (Evacuer tout romantisme d’action et de révolution)
    ⁃    Pourrai-je assumer si d’aventure l’action que je prévois est « hors la loi » et que je me faisais attraper ?
    ⁃    Le message que nous voulons diffuser est-il audible pour nos contemporains ou est-ce simplement quelque chose qui m’amuse ou me fait plaisir ?
En ayant répondu de manière sincère à ces trois questions et en fonction de vos réponses, vous pouvez déjà avoir une petite idée de l’utilité ou non de votre action. N’hésitez pas à nous faire remonter vos demandes, vos envies, vos idées, car le militantisme suppose de la réflexion, de l’action, mais aussi une transmission, avec des propositions d’initiatives et de la responsabilité.