Quand on pense à l’accaparement des terres, on pense tout de suite à la Chine achetant des milliers d’hectares de terres en Afrique. Ce phénomène existe aussi en France, comme dans l’Indre où la Holding chinoise « Ressources Investment » a acquis 1700ha entre 2015 et 2017, et 900ha dans l’Allier. Elle possède ainsi 12 exploitations céréalières qui sont cultivées par des ouvriers agricoles locaux. Cependant, les entreprises chinoises ne sont pas les seules à faire main basse sur les terres agricoles françaises, bien au contraire. De plus en plus de multinationales rachètent des terres, au détriment des agriculteurs.

On voit fleurir des fermes Auchan ou Chanel, sauf que rien ne le laisse penser car aucun panneau publicitaire ne signale la présence des groupes industriels sur ces territoires. Toutes les régions françaises sont concernées, comme tous les secteurs, que ce soit les céréales ou les fleurs. Évidemment, ceux qui cherchent à en savoir plus sont confrontés au silence des institutions qui pourraient avoir connaissance du phénomène, mais aussi à celui des agriculteurs semblant vouloir éviter tout conflit avec leur nouvel employeur.

A bas bruit, c’est une révolution radicale qui se produit dans le monde agricole depuis le début des années 2010. Alors que la propriété foncière est primordiale pour un agriculteur afin qu’il reste maître de sa production et du fonctionnement de son exploitation, l’accaparement des terres par les firmes se fait au détriment de l’agriculture traditionnelle ou de toute alternative agricole. En effet, impossible de mettre en place une sortie de l’agriculture industrielle lorsque les exploitations agricoles sont rachetées et fusionnées, construisant des monstres agricoles face auxquels les petits agriculteurs ne font pas le poids, surtout lorsqu’ils croulent sous les dettes.

C’est ainsi qu’Altho, le numéro 1 de la chips française, a racheté des champs de pommes de terre dans le Morbihan, ou bien que Chanel a conquis des dizaines d’hectares en vue de cultiver des fleurs pour ses parfums. La concentration des terres cultivables fait augmenter bien évidemment le prix du foncier, ce qui n’encourage pas de jeunes repreneurs à investir, alors que la population agricole est de plus en plus vieillissante en France.

Ces grands groupes industriels font de l’exploitation agricole un maillon comme un autre de leur production. Tout en sécurisant leur approvisionnement, ils ne s’emmerdent plus à devoir parfois négocier les prix et les produits avec des agriculteurs autonomes. Les agriculteurs deviennent des salariés aux contrats précaires, ils ne maîtrisent plus les modes de production devenant de plus en plus technologiques et polluants (drones, intelligence artificielle, intrants chimiques à gogo…), les décisions sont prises à des centaines de kilomètres etc…

Le rachat des terres se fait de façon déloyale, échappant à tout contrôle de la SAFER (Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural) normalement chargée de redistribuer les terres agricoles en faveur des agriculteurs lors des ventes. Pour échapper au contrôle, les multinationales achètent le plus souvent qu’une partie des parts sociale (jusqu’à 99%) et multiplient les filiales au sein de leur firme pour cacher les exploitations qu’elles possèdent. La SAFER n’y peut pas grand chose, d’autant plus que ses moyens financiers sont de plus en plus réduits et sa seule source de revenus est… la multiplication des ventes.

Cerise sur le gâteau : en plus de s’accaparer les terres tout en renforçant la perte d’autonomie et la précarisation des paysans, les multinationales sont soutenues par l’Union européenne car rien ne vient encadrer cette concentration inédite de terres. Ainsi en Camargue, Euricom aurait reçu 680 000 euros d’aides en 2020 dans le cadre de la PAC… Tandis que le montant moyen perçu par une ferme est d’environ 30 000.

Les multinationales sont donc en train de prendre le pouvoir par les fondements mêmes du pays, la terre, essentielle et vitale. Cette situation dramatique couverte par le silence des pouvoirs publics, prouve une fois de plus l’urgence de réinvestir le monde agricole et de le soutenir, afin que la terre, celle de notre enracinement, reste dans nos mains et celles des paysans.