On attribue souvent la moindre tradition syndicale des Etats-Unis, en comparaison avec certains pays européens, à l’esprit entrepreneurial qui animerait l’ensemble de cette société de pionniers et de conquérants, de l’orpailleur de Californie au géant de l’industrie de la côte est. Sans remettre en question la spécificité de « l’esprit américain », avec ses audaces et ses excès, il faut comprendre que le silence des syndicats américains pendant l’ère industrielle est d’avantage un silence de mort qu’un silence de contentement.

Le 30 juin 1892, dans la ville de Homestead en Pennsylvanie, une grève commence dans l’aciérie d’Homestead Steel Works qui appartient à la Carnegie Steel Company. Elle est menée par l’Amalgamated Association of Iron and Steel Workers (AA). Depuis plus de 10 ans ce syndicat est présent dans l’usine et le tissu associatif d’Homestead, il a déjà remporté plusieurs « bras de fer » avec le patronat local, notamment lors de la grève de 1889 à la suite de laquelle l’AA signe une convention collective de 3 ans avec la direction et pendant laquelle elle codirigera l’usine. Officiellement Andrew Canergie, le patron, se déclare favorable à la présence de l’AA mais en privé il n’attend que l’expiration de la convention collective pour écraser définitivement le syndicat et fait des stocks de surplus pour soutenir la grève à venir. Deux jours avant l’expiration de la convention collective, le 28 juin, l’usine est fermée et barricadée par des hommes de main de Canergie pour empêcher les ouvriers de s’y rendre et la direction contact la Pinkerton National Detective Agency pour mater les grévistes.

L’agence de détectives et de sécurité Pinkerton s’est surtout fait connaître à partir de 1869 en faisant régner la loi dans le Far West où l’Etat américain n’avait aucune prise. Toutefois cette activité s’avère peu lucrative et vers la fin du XIXème siècle l’agence se reconvertie dans la lutte contre les mouvements syndicaux naissant avec l’industrie lourde. Intimidations, importations de travailleurs étrangers pour briser les grèves, meurtres ou manipulations, elle ne recule devant aucune pratique illégale ou violente. Elle s’illustre notamment en détruisant la société secrète des mineurs irlandais, les Molly Maguires, ou lors du célèbre massacre de Haymarket Square à Chicago le 3 mai 1886.

Ainsi, dans la nuit du 6 juillet 1892, 300 agents « Pinkerton », équipés de Winchester, approchent de l’usine Homestead Steel Works qui est encerclée par les ouvriers. Repérés depuis longtemps par les patrouilles de grévistes, les « Pinkerton » sont attendus de pied ferme par une foule de plusieurs milliers d’ouvriers ainsi que leurs familles. Ils sont armés et se protègent derrière des boucliers d’aciers géants, équipés de meurtrières, fabriqués pour l’occasion. S’ensuit une longue fusillade qui fera deux morts et une dizaine de blessés des deux côtés. A la fin de l’après-midi, harcelés sans cesse et sur le point d’être lynchés par la foule, les « Pinkerton » hissent le drapeau blanc et se rendent aux grévistes.

Avec l’arrivée de l’armée, l’instauration de la loi martiale et le remplacement des ouvriers grévistes par des ouvriers noirs du Sud et des européens de l’Est, la grève de Homestead échouera finalement mais marquera durablement les esprits en ce qu’elle avait montré au prolétariat américain que les systèmes de répression privés n’étaient pas invincibles. Elle ouvrira la voie à toute une série d’affrontements violents entre les syndicats ouvriers, les polices privées, l’armée américaine, les mafias et le patronat qui culminera avec la bataille de Blair Mountain en 1921 qui demeure le plus grand soulèvement armé après la guerre de Sécession. Les sanglantes défaites successives des syndicats américains contribueront progressivement à faire changer le regard de l’opinion publique à l’égard de la condition ouvrière et leur permettra de négocier la politique d’aides sociales et de relance du New Deal en 1934.